Le sociologue Roger Caillois distingue quatre catégories de jeux. Ce classement permet d’envisager un statut du jeu de rôle dans les sociétés contemporaines, puisqu’il correspond à une catégorie non prévue par Caillois.

  

L’invention du théâtre et du jeu de rôle

Est-il possible de classer tous les jeux qu’a jamais connus l’humanité en quatre catégories ?

Roger Caillois, Oeuvres

Le sociologue Roger Caillois s’est attelé à la tâche et a identifié quatre « attitudes » dominantes dans l’ensemble des jeux : agôn (compétition), alea (hasard), mimicry (simulacre), et ilinx (vertige). La place du jeu de rôle dans cet étrange inventaire se comprend en retraçant avec l’auteur l’histoire des civilisations. Les temps mythologiques sont caractérisés, selon Caillois, par une alliance mimicry-ilinx (simulacre-vertige) : les transes collectives d’appel aux Dieux à travers les masques. Avec l’apparition du théâtre s’opère un renversement dans la combinaison des attitudes de jeux :

«  Ici, c’est une autre issue qu’on voit poindre […] [orientée] vers l’équilibre, le détachement, l’ironie […] La première fissure destinée […] à ruiner la coalition toute puissante du simulacre et du vertige, ne fut autre que cette étrange innovation […] : l’introduction dans la bande des masques divins de personnages de rang égal et de même autorité.» [1]

Ce retournement laisse deviner, après celle du théâtre, l’apparition future des jeux de rôles : l’incarnation de rôles fictifs non plus dans une perspective religieuse, mais dans l’optique grisante de la parodie. Cependant, Roger Caillois n’imagine pas encore en 1957 une possible combinaison de la mimicry, le simulacre du théâtre, avec l’alea, la dimension de hasard qui « suppose un abandon plein et entier au plaisir de la chance […] contradictoire avec le déguisement ». La création du JdR, qui associe de façon inédite imitation et recours au hasard (avec les dés en particulier) est une étape significative dans l’évolution du ludique [2].

 

Le jeu cadre les instincts humains

Ces quatre principes fondateurs des jeux sont selon Caillois de puissants instincts à l’origine de toute activité humaine, que le jeu n’a pas créé, mais simplement cadré : les Echecs cadrent par exemple l’instinct de compétition (agôn) en lui offrant un terrain de jeu qu’aucun soldat réel ne foulera.

Ces instincts ont forcément marqué profondément les types de sociétés. Caillois distingue ainsi sociétés primitives et sociétés civilisées : dans les premières règnent à égalité le masque et la possession, c’est-à-dire le simulacre et le vertige, alors que la civilisation conduit à des sociétés ordonnées, à bureaux et à carrières, où le hasard et la compétition, c’est-à-dire ici la naissance et le mérite, apparaissent comme les éléments premiers et complémentaires du jeu social. Dans la démocratie idéalisée, les individus naissent inégaux (hasard) mais peuvent, par le mérite (compétition), atteindre une classe sociale dont ils ne sont pas issus.

Cette vision du passage de la tradition à la modernité est quelque peu caricaturale, mais pointe le fait que dans les sociétés modernes, le couple transe-masque est dépossédé de son ancienne prépondérance, réduit à des rôles à la périphérie, « confiné dans le domaine limité et réglé des jeux et de la fiction» [3].

 

Le masque : une échappatoire au hasard et à la compétition ?

Roger Caillois, Les Jeux et les Hommes

Paradoxalement, c’est précisément dans une société civilisée de hasard et de compétition que le JdR, jeu des masques (et non de la transe), a vu le jour. Toutes les catégories de jeux de Roger Caillois sont encore présentes dans le paysage ludique contemporain, et on peut se demander quelle est la place des jeux de rôles au sens large (GN, Murder Parties…) comparée à celle des jeux fondés sur le hasard et la compétition, omniprésents dans les sociétés modernes. Que penser du récent développement faramineux des jeux d’entraînement cérébral ou d’entretien de la santé sportive, des jeux de rôles en entreprise (le serious gaming), ou encore le succès du Sudoku ? Le jeu de rôle, le masque, est-il le seul type de jeu qui nous préserve d’une analogie totale entre nos jeux et notre société, tous fondés sur le hasard et la compétition ?


[1] Roger Caillois, Les Jeux et les hommes, 1957.

[2] Delphine Grellier, « Simulation ludique, un cas particulier de jeu : analyse des jeux de simulation de rôles au regard de la théorie de Roger Caillois », Revue Klesis, 2007.

[3] Roger Caillois, Les Jeux et les hommes, op.cit., p.194.

Laissez un Commentaire

Qui Êtes-vous?

Votre message.